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La photo de la semaine : le wingsuit qui a traversé l’éclipse totale

Mercredi 12 août, à 20 h 19, j’étais sur la côte comme des milliers d’autres, lunettes sur le nez, à regarder le soleil se faire grignoter à 95 % au-dessus de l’horizon. Une éclipse profonde, basse, orange, dans une lumière que je n’avais jamais vue en trente ans de terrain. Pendant que nous regardions ça depuis la Bretagne, à 1 200 kilomètres au sud, un homme en combinaison ailée traversait le disque noir du soleil à 240 km/h — et un photographe américain appuyait sur le déclencheur.

Le résultat est en train de faire le tour du monde. Et pour une fois, le buzz est mérité.

Ce qui s’est passé au-dessus d’Alarilla

L’image est signée Noah Wetzel. On y voit Mike Brewer, athlète de la Red Bull Air Force, en vol de wingsuit à quinze pieds — moins de cinq mètres — au-dessus de la crête du Balcón de la Muela, près d’Alarilla, au nord de Madrid. Son corps est découpé net sur l’anneau lumineux d’une éclipse totale.

Cette éclipse-là était déjà une anomalie : la première totalité visible depuis l’Espagne depuis 1905, et surtout une totalité qui tombait quelques minutes avant le coucher du soleil. Quatre-vingt-quatre secondes. C’est tout ce que l’équipe avait.

Aucune reproduction de la photo ici — c’est une règle absolue sur ce blog. L’image appartient à son auteur. Allez la voir sur les pages officielles, elle mérite le plein écran.

Voir la photo sur Red Bull.com →

Le décryptage de PetaPixel → Noah Wetzel sur Instagram →

La technique : de la perspective forcée, à un kilomètre et demi

C’est là que ça devient passionnant pour nous autres photographes. Le problème posé était double, et les deux moitiés se contredisaient.

Premier problème : faire un gros soleil. Un soleil ou une lune paraissent toujours plus imposants près de l’horizon, et un très long téléobjectif amplifie encore l’effet — c’est le principe de la perspective forcée, celui-là même qui permet de coller une pleine lune énorme derrière un menhir. Wetzel s’est donc installé à près d’un kilomètre et demi du couloir de vol, avec un Canon EOS R5 Mark II et non pas un mais deux objectifs 600 mm f/4 interconnectés. À cette focale, le champ couvert fait quelques mètres de large : il fallait que le wingsuiter passe exactement au bon endroit, au bon dixième de seconde.

Second problème : il fait nuit. Pendant la totalité, la lumière tombe d’un coup — Wetzel le résume très bien : entre une éclipse à 99 % et une éclipse totale, il y a la différence entre le jour et la nuit. Sans lumière d’appoint, le sujet ne serait qu’une silhouette noire sur un fond noir. La solution : trois systèmes de flash sans fil distincts installés sur le plateau, sous la trajectoire, pour figer le vol — trois, et non un, uniquement pour réduire le risque de panne. Le tout coordonné à la radio.

Neuf mois de préparation. Environ six cents heures. Quatre productions de test, dont une simulation avant l’aube à Moab, dans l’Utah, qui a imposé de traverser une rivière en raft et de monter des centaines de kilos de matériel dans la montagne, de nuit.

Pour quatre-vingt-quatre secondes.

La leçon de photographe

Ce que je retiens, ce n’est pas le matériel — deux 600 mm f/4, c’est le prix d’une voiture neuve, et ça ne fera jamais la photo tout seul. Ce que je retiens, c’est le rapport entre le temps de préparation et le temps de déclenchement. Six cents heures pour quatre-vingt-quatre secondes, soit un rapport de 25 000 pour 1.

C’est exactement le métier. Quand je pars faire une pleine lune derrière les alignements, la photo est déjà faite dans ma tête plusieurs semaines avant : azimut calculé, distance de recul mesurée sur la carte, marée vérifiée, repérage fait en plein jour, plan B en cas de nuage. Le jour J, il reste trois minutes où la lune est au bon endroit — et il n’y a plus rien à décider.

La photo spectaculaire n’est jamais un coup de chance. C’est une prévision qui s’est vérifiée. La bonne nouvelle, c’est que la préparation, elle, est gratuite.

Et chez nous ? Une éclipse à 95 % au ras de l’eau

Ne boudons pas notre plaisir : la Bretagne n’était pas dans la bande de totalité — celle-ci filait du Groenland à l’Islande puis au nord de l’Espagne — mais nous avons eu droit à une éclipse partielle très profonde, entre 94,7 % et 96,9 % du disque solaire occulté selon l’endroit, avec un maximum vers 20 h 19, soleil déjà bas sur l’horizon ouest.

Autrement dit : le soleil le plus photogénique de l’année, réduit à un croissant, posé juste au-dessus de la mer. Ceux qui avaient repéré leur premier plan à l’avance — une pointe rocheuse, un phare, un menhir — sont rentrés avec quelque chose. Les autres ont eu un beau souvenir et une photo moyenne. C’est toujours la même histoire.

C’est précisément ce jeu de perspective forcée que je travaille depuis des années sur le littoral morbihannais : reculer très loin, monter en focale, et laisser un astre écraser l’échelle d’une pierre debout. Les alignements de Carnac sont pour ça un terrain quasi idéal — des milliers de sujets verticaux alignés sur des kilomètres, donc autant d’axes possibles entre une pierre et le point où le soleil ou la lune va se poser. Vous trouverez le résultat de ces calculs dans la collection Mégalithes, en tirages d’art.

Et si vous voulez qu’on parle d’un lieu, d’un format ou d’un projet sur mesure, c’est par ici.

Rendez-vous le 2 août 2027

Petite consolation pour ceux qui ont raté celle-ci : la prochaine grande éclipse totale, c’est le 2 août 2027, avec une bande de totalité qui passera notamment par le sud de l’Espagne et l’Afrique du Nord. Ça laisse un an pour repérer un premier plan.

Ce qui, à l’échelle de Noah Wetzel, est presque du travail bâclé.

Crédit photo : Noah Wetzel / Red Bull Content Pool. Athlètes : Mike Brewer et Dani Román. Aucune image n’est reproduite sur cette page ; les liens renvoient vers les sources officielles.

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